30 mai 2007
Je suis Dieu
Il fait chaud et vaste. J'ai soif. Des vignes... des vignes... Je saute dans une vigne, je me couche sous une souche, le dos à terre. La terre est toute gluante de sèves toniques, de jus essentiels. Sa fraîcheur pectorale me pénètre dans la peau. Mon visage immergé dans les feuilles, submergé de raisins, succombe dans les délices. Les raisins sont des tétines. Allongé dans une posture suave, les mains à la couture du pantalon, les testicules sous une feuille de vignes, la bouche toute tendue au ciel, j'aspire la vie à grands coups. J'ai soif. Là, sur mes yeux, sur mes cheveux, dans mes oreilles les grappes pendent. Ce sont de lourdes grappes noires, à grains velus, des grappes muscates, ivres de sucs végétaux et d'ondes ultra-violettes. A moitié inconscient, avec un vague, un primaire mouvement des lèvres, je mange, j'avale. Les grains envahissent ma bouche. On dirait qu'ils tombent d'eux-mêmes, selon la loi de la pesanteur, dans mon estomac. Pendant des minutes et des minutes, immobile du front aux orteils, couché dans la simplicité des bêtes, sans un souffle ni un geste, je mange, j'avale. La souche gémit faiblement comme une vache qu'on trait ou comme une fille qu'on baise. Le feuillage écru joue au soleil et à l'ombre. Les grappes ruissellent sur mon visage. Pendant des minutes et des minutes, plongé dans une délectation de génie, dans une vaste joie animale semblable au néant, je mange, j'avale. Ma langue se coagule dans le vin de l'éther. Mon oesophage se bourre de grains de raisins à la queue leu leu. Mon estomac enfle sous sa cargaison. Lentement il s'établit une communication sans écluses entre l'âme de la planète et les globules de mon sang. Je suis parcelle au festin de l'immensité, je me fonds dans la matière unique, je m'incorpore à la constitution de l'univers. Je vois à l'horizon mon ventre grossir comme le mont Blanc. Les grappes noires dans les feuilles vertes tressaillent comme des pis. Pendant des minutes et des minutes, je mange, j'avale. Peu à peu une ivresse d'or me saisit. Je suis saoul. L'univers est saoul J'ai le vertige horizontal. L'horizon est une grappe de raisins. Un raisin est un éléphant. Mais l'univers est une souche . La souche grandit. Elle escalade le ciel avec quatre millions de rameaux. Je m'agite, tu t'agites, ils s'agitent. Des grives s'envolent de toutes part et tombent instantanément toutes rôties dans les plats de faïence et de porcelaine. Une mule galope dans un nuage au rythme de mon coeur. Des guêpes marquent le pas sur mon crâne, tandis que défile entre mes quatre-z-yeux un régiment de lézards rouges. Un clairon bat, un tambour sonne. Ma tête tourne entre les deux pôles.
JE SUIS saoul. JE SUIS poète. JE SUIS Dieu
Joseph Delteil
"CHOLERA" (Ed Grasset)
Pleine joie Ch XVIII
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